Homélie de la Veillée pascale, 7 avril 2012, à la Cathédrale de Tournai. Publiée dans Église de Tournai en juin 2012. Le titre est tiré de Jean20,9.

La Pâque du Christ ouvre pour toute l’humanité un monde nouveau. Nous avons parfois de la peine à le croire. D’un côté, nous voyons bien que le mal semble encore triompher. La mort, la souffrance font toujours des ravages. D’un autre côté, en quoi consiste le neuf, le nouveau, dans la Pâque du Christ ? Toutes les religions, toutes les convictions ne démontrent-elles pas qu’elles apportent du neuf, de l’inédit à l’avenir du monde ?

Pour entrer dans la Pâque du Christ, nous avons plusieurs portes. Celle des premiers témoins de Jésus est une porte qui nous permet d’en saisir quelques aspects.

La mort de Jésus : conséquences pour ses disciples

Lorsque Jésus a été arrêté, condamné à mort et crucifié, les disciples de Jésus ont bien pensé que tout était fini. Non seulement Jésus était mort et enseveli dans un tombeau neuf, dans un jardin proche de Jérusalem, mais la vie avec Jésus, qui durait depuis des mois, s’arrêtait brutalement. Plus grave encore. Les autorités n’allaient-elles pas poursuivre les disciples de Jésus, les condamner et même les mettre à mort ?

La mort de Jésus : la question religieuse de la part des disciples

Le sentiment des disciples manifestait aussi une question nouvelle. Ce que Jésus avait dit pendant des mois ; ce qu’il avait posé comme signes, comme miracles ; ce qui apparaissait comme un enseignement fait avec autorité à propos de la Parole de Dieu et de son interprétation ; ce qui semblait une vision infiniment plus proche des grands textes de la Loi, des Prophètes et des autres Ecrits, comment fallait-il désormais le comprendre ? Jésus s’était-il trompé ? Jésus était-il un prophète mal compris et écarté ? Ce que Jésus avait dit de sa relation personnelle avec Dieu, une conviction forte d’être l’envoyé de Dieu, d’être le Fils de Dieu, d’être l’interprète autorisé de la Parole de Dieu contenue dans les Ecritures à propos du sabbat, de la Loi, tout cela, comment fallait-il désormais le comprendre ?

L’attitude des disciples ne repose pas seulement sur la peur des autorités. Les disciples portent en eux une question religieuse concernant la validité de l’interprétation de l’Ecriture manifestée par Jésus. Il ne s’agit pas seulement d’une opinion parmi d’autres sur des textes anciens, sur des traditions séculaires. Il s’agit, pour les disciples, d’une interrogation fondamentale sur le mystère de Dieu, son dessein, la création du monde et de l’humanité ; le salut d’Israël ; la proposition faite à l’être humain depuis que celui existe.

Les autorités avaient conscience d’être les garants de la bonne interprétation des Ecritures. Jésus ne pouvait, en aucun cas, être le messie attendu. Sa manière de contourner la Loi, le sabbat, ne pouvait, en aucun cas, être le propre d’un prophète authentique. Plus encore, le souci de Jésus de devenir proche des pauvres, des personnes non instruites, des pécheurs publics et même de non-Juifs, de païens, tout cela ne pouvait, en aucun cas, être en correspondance avec la volonté de Dieu.

Après la mort de Jésus : la résurrection

C’est dans ce contexte que ce qui se passe après la mort de Jésus peut nous faire percevoir ce qui est inouï, insoupçonné ; ce qui est considéré comme une étape extraordinaire et unique dans l’histoire de l’humanité.

Ce qui est intéressant à suivre, c’est le déroulement des événements qui sont évoqués par les textes du Nouveau Testament.

Evangile de Marc

Tout d’abord, c’est peu de temps après la mort de Jésus que se passent des choses étonnantes, non programmées. Le lendemain du sabbat, des femmes, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé vont au tombeau, où Jésus a été enseveli la veille du sabbat. Les femmes vont au tombeau pour compléter les rites funéraires. Jésus a été enseveli en hâte. Il faut encore embaumer son corps. La première surprise vient du fait que la pierre qui empêche les animaux de toutes sortes d’entrer dans le tombeau n’est plus devant l’entrée, mais roulée un peu plus loin. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui est entré ? La surprise est encore plus grande quand les femmes ne voient pas le corps de Jésus, mais un jeune homme vêtu de blanc. Ce jeune homme leur dit que Jésus est ressuscité. Le jeune homme leur demande d’aller dire aux disciples et à Pierre que Jésus les précède en Galilée, où ils le verront, comme Jésus l’avait dit. Les femmes ont une réaction tout à fait normale. Elles s’enfuient et ne disent rien tellement elles ont peur. Elles ne comprennent pas ce qui se passe (Marc 16, 1-8).

Evangile de Jean

L’évangéliste Jean présente les choses différemment. Marie-Madeleine va au tombeau alors qu’il fait encore sombre. Elle voit que la pierre a été roulée. Comme elle ne comprend pas, Marie-Madeleine court prévenir Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait. Ceux-ci courent vérifier ce que Marie-Madeleine leur a dit. Quand ils constatent que Marie-Madeleine a dit vrai, le disciple que Jésus aimait voit et croit. Qu’est-ce qu’il croit ? Une chose nouvelle : Jusque-là, les disciples n’avaient pas vu que, d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts (Jean 20, 1-10).

Les autres récits du Nouveau Testament complètent ce qui vient d’être dit. Jésus lui-même va parler et manger avec ses disciples. Jésus lui-même va évoquer le dernier repas, la veille de sa mort, avec ses disciples. Jésus va expliquer les Ecritures, l’Ancien Testament, en montrant dans ces textes tout ce qui le concerne.

La résurrection de Jésus : Réponse à la question religieuse de ses disciples

La question religieuse des disciples de Jésus à propos de son interprétation des textes anciens, de sa conviction d’être l’envoyé du Père, le Fils de Dieu, la Parole de Dieu, le Messie trouve dans la résurrection de Jésus une réponse définitive. Ce que Jésus dit est vrai.

Par conséquent, ce que les autorités ont compris n’est pas valide. Bien plus, l’arrestation, la condamnation de Jésus et sa mise à mort sont le fait d’une erreur judiciaire. Jésus est innocent de toutes les accusations proférées contre lui. Lorsque Jésus a répondu à la question du grand-prêtre sur son identité et sur sa mission en ce monde, Jésus avait raison ; il disait la vérité.

Relecture des Ecritures (la Loi, les Prophètes et les autres écrits) et du ministère de Jésus

La question religieuse des disciples va être éclairée progressivement grâce à la relecture des Ecritures, de l’Ancien Testament, et grâce à la relecture de la vie de Jésus, depuis le commencement de son ministère en Galilée, lorsqu’il avait appelé les premiers disciples.

D’où l’importance, pour nous, de bien lire, de lire souvent, de lire avec d’autres tout l’Ancien Testament qui évoque le dessein de Dieu en ce monde, l’alliance qu’il a faite avec Israël ; de lire tous les textes du Nouveau Testament qui évoquent le ministère de Jésus.

Don de l’Esprit et mission des disciples

Mais, dans la résurrection du Christ, il y a bien plus que la réponse à la question religieuse des premiers disciples de Jésus. Le soir de Pâques, d’après l’évangile de Jean ; le jour de la Pentecôte, d’après les Actes des apôtres, les disciples du Ressuscité reçoivent l’Esprit Saint. En soi, recevoir l’Esprit de Dieu n’est pas quelque chose d’inconnu dans la tradition juive. Mais quand on regarde qui a reçu l’Esprit de Dieu, ce n’était quand même pas n’importe qui : des juges, des rois, des prophètes qui recevaient en même temps une mission précise de la part de Dieu.

Les disciples du Ressuscité reçoivent l’Esprit Saint afin de participer à la mission de Jésus jusqu’à la fin des temps. Ici, nous sommes en présence de quelque chose de complètement insoupçonné. Qui, parmi les disciples, aurait jamais pensé qu’il prolongerait par son acte de foi, par son témoignage, la mission même de Jésus, Messie, envoyé du Père, Fils de Dieu, Sauveur du monde, un témoignage destiné à toutes les nations, dans toutes les langues ? Voilà la nouveauté dans la réponse à la question religieuse des disciples après la mort de Jésus. Non seulement Jésus est bien l’envoyé de Dieu mais, de plus, le Ressuscité donne l’Esprit Saint à ses disciples afin de prolonger, en quelque sorte, sa mission dans le monde entier, jusqu’à la fin des temps.

D’où l’expression magnifique de Pierre à la Pentecôte : Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous tous en sommes témoins (Actes 2, 32). Croire que le Christ est ressuscité, selon les Ecritures, c’est, en même temps, annoncer, témoigner de son identité et de sa mission. Le témoignage se fait en participant, grâce au don de l’Esprit, à la mission de Jésus.

Participer à la mission du Christ jusque dans son mystère pascal, de mort et de résurrection

Avec le temps, la passion et la mort de Jésus vont être déployées dans le dessein de Dieu. Plus encore, les disciples de Jésus vont être invités à participer eux-mêmes à la Pâque du Christ, en souffrant et en mourant avec lui. La lapidation d’Etienne, un des Sept sur lesquels les apôtres ont imposé les mains ; la mort violente de Jacques à Jérusalem ; la persécution des chrétiens par l’empire romain dès le premier siècle de notre ère vont être compris comme la participation de disciples à la Pâque de leur Seigneur. Le témoignage du Christ va jusqu’au don de soi-même, jusqu’au don de sa vie, par amour pour lui. Devenir témoin, c’est devenir martyr. Devenir témoin, c’est mourir à soi-même, faire de sa vie une offrande à Dieu, unie à l’offrande du Christ sur la Croix.

Renaître par le baptême et recevoir l’Esprit Saint

Viennent alors les questions : comment allons-nous témoigner du Christ ; avec qui allons-nous participer à sa mission ; qu’est-ce que nous devons faire ? La réponse de Pierre est simple. Elle rejoint la réponse que Jésus avait faite à Nicodème, dans l’évangile de Jean (Jean 3, 1-21). Elle rejoint la prédication de Jean Baptiste (Jean 1, 29-34). Pierre dit : Convertissez-vous ; que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit (Actes 2, 38). Et Pierre ajoute : Car c’est à vous qu’est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu’à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera (Ac 2, 39).

Liturgie de la veillée pascale

Frères et sœurs,

Le Christ, lumière pour toute l’humanité

La célébration de cette nuit s’est ouverte par la liturgie du feu et de la lumière : la résurrection du Christ illumine l’histoire entière de l’humanité, depuis qu’il existe des êtres humains. Nous avons chanté : Nous te louons, splendeur du Père, Jésus, Fils de Dieu.

Relire les Ecritures

Forts de notre foi en la résurrection du Christ, nous avons relu des textes de l’Ancien Testament qui donnent sens à l’histoire de l’alliance de Dieu avec l’humanité depuis la création du monde, le passage de la Mer Rouge au temps de Moïse, l’enseignement des prophètes Isaïe et Baruch. Nous avons écouté l’évangile de Marc qui raconte l’expérience des femmes au matin de Pâques. Nous avons entendu l’apôtre Paul expliciter le sens du baptême : être baptisé, c’est participer à la mort de Jésus et ressusciter avec lui. Nous mourons au péché et nous devenons vivants pour Dieu en Jésus Christ.

Renaitre de l’eau et de l’Esprit

Nous ne pouvons pas commencer notre témoignage du Ressuscité sans être baptisés. Deux d’entre nous, Marine et Marcellin Patrick, vont recevoir le baptême et la confirmation, le don de l’Esprit Saint. Nous-mêmes, nous allons renouveler notre profession de foi baptismale et nous allons être aspergés d’eau en mémoire de notre propre baptême.

Eucharistie : Et moi, dit Jésus, je le ressusciterai au dernier jour

Ensuite, nous allons participer au repas pascal, l’eucharistie. Souvenons-nous : la veille de sa mort, au cours d’un repas, Jésus dit à ses disciples : J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. Car, je vous le déclare, jamais plus, je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu. Il reçut alors une coupe et après avoir rendu grâce il dit : Prenez-la et partagez entre vous. Car, je vous le déclare : Je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le Règne de Dieu. Puis il prit du pain et après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. Et, pour la coupe, il fit de même après le repas, en disant : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang versé pour vous (Lc 22, 14-20).

Comme témoins du Ressuscité, appelés à participer à sa mission en ce monde, nous sommes baptisés, nous sommes confirmés et nous participons, déjà aujourd’hui, au repas du Seigneur dans le Royaume de Dieu. En effet, en faisant ce que Jésus nous a dit de faire - manger son corps, boire à la coupe de son sang en mémoire de lui- nous proclamons la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne (1 Corinthiens 11, 26).

Nous recevons aussi la promesse de la vie éternelle. Après la multiplication des pains, dans l’évangile de Jean, Jésus dit : Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi, je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi (Jean 6, 53-57). En participant à l’eucharistie, en communiant au corps et au sang du Christ ressuscité, nous vivons par le Christ, envoyé par le Père. Notre témoignage du Ressuscité et notre participation à la mission du Christ, envoyé par le Père, sont nourris par notre participation à l’eucharistie, source et somment de la mission de l’Eglise, de tous les disciples du corps dont le Christ est la Tête.

Synode diocésain

Durant le temps de discernement en vue de la célébration du synode diocésain, entrons dans la Pâque du Christ, renouvelons le baptême que nous avons reçu ; demandons le don de l’Esprit Saint, reçu à la confirmation ; participons autant que nous pouvons, et surtout le dimanche, à l’eucharistie, le sacrement pascal de l’Agneau immolé qui, en mourant, a détruit la mort ; qui, en ressuscitant, nous a rendu la vie. C’est le Ressuscité qui nous donne la vie, la vie en abondance.

 

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai